Théorie économique : une belle erreur d’analyse

Publié le par Dynamique Citoyenne

Chronique de Christian Chavagneux du 23 juillet 2018 sur le site d'Alternatives Économiques.

 

Alors que nous étions invités il y a quelques jours par France Inter à débattre sur le thème : Emmanuel Macron est-il le président des riches ?, l’animatrice nous demande en fin d’émission de raconter la fois où l’on a changé d’avis sur un sujet. L’occasion d’avouer une belle erreur d’analyse. La mienne a été de croire que la crise allait changer la dynamique de la réflexion économique.

Les mauvaises leçons de l’histoire

La crise des années 1930 a mis fin à la domination intellectuelle du libéralisme économique « manchestérien », que l’on baptiserait aujourd’hui « ultralibéralisme ». La nécessité d’une intervention de l’Etat dans l’économie pour réguler les marchés, développer la protection sociale et encadrer la mondialisation s’est alors imposée comme la nouvelle doxa.

La crise du modèle fordiste, la montée concomitante de l’inflation et du chômage durant les années 1970 et le développement de la mondialisation ont ensuite remis en cause cette approche et la politique économique keynésienne qui l’accompagnait. Bref, l’histoire nous enseignait que les théories économiques dominantes perdaient leur suprématie lorsque la réalité contestait leurs présupposés et leurs résultats.

Lorsqu’éclate la bulle des subprimes et se développe la crise économique et sociale qui s’ensuit, les deux résultats phares de la théorie économique dominante sont : les bulles financières sont impossibles ; le monde ne connaîtra plus de récession. On ne peut pas plus s’écraser sur le mur de la réalité. On pouvait formuler une conclusion logique, tirée des leçons de l’histoire : les années qui venaient seraient l’occasion de grands débats et verraient la remise en cause de la théorie dominante et de ceux qui la défendent.

Un bilan négatif

L’immédiat après crise a bien été l’occasion de démontrer, à nouveau, que lorsque les marchés paniquent et les banques s’effondrent, seule l’intervention de l’Etat peut sauver la situation. On a vu même ressortir le nom d’Hyman Minsky, cet économiste américain marginalisé par la théorie dominante, certains se rappelant la pertinence de ses réflexions sur l’instabilité financière.

Paul Romer, théoricien de la croissance endogène, publie à la fin 2016 un article intitulé « Le problème avec la macroéconomie » qui débute par ce constat : « j’ai observé plus de trois décennies de régression intellectuelle » ! Il y présente avec une ironie ravageuse, plusieurs arguments très techniques démontrant que l’économie dominante préfère inventer des chocs venus de nulle part pour expliquer les variations de la croissance plutôt que d’essayer de comprendre le comportement des agents économiques. Il dénonce des approches statistiques préférant estimer des paramètres à faible marge d’erreur mais sans signification plutôt que des paramètres ayant du sens, même si la marge d’erreur est plus grande.

Bref, de la réalité à l’analyse théorique en passant par l’histoire, tout poussait à un renouvellement de la théorie économique.

Mais la théorie dominante et ceux qui la soutiennent sont toujours là et bien là. Aux Etats-Unis, dans une conférence où il tente de tirer les leçons de la crise, Paul Krugman se désole qu’elle n’ait pas fait changer d’avis les économistes dominants qui professent des politiques libérales. Je cite : « ils utilisent les faits de la même façon qu’un ivrogne se sert d’un lampadaire : pour les soutenir, pas pour les éclairer » ! Alors que l’association stagnation – inflation avait forcé à la remise en cause des politiques keynésiennes dans les années 1970, la grande crise entamée depuis 2007 n’a pas eu les mêmes effets. « Cette asymétrie est troublante et suggère que la politique et l’idéologie ont déformé notre discipline », conclut un Krugman dépité.

De mauvais signes en France

Cette mainmise de la politique et de l’idéologie se lit en France à plusieurs indices. Des analystes comme Agnes Verdier-Molinié, Gaspard Koenig, Jean-Marc Daniel et bien d’autres, considérés comme des libéraux extrêmes réservés à un public de convaincus, sont désormais au cœur du débat économique national et des médias qui le portent.

Autre signe, l’analyse des profils des candidats retenus en 2018 pour devenir professeur d’économie à l’université montrent que seulement 13 % ne se réclament pas de la théorie dominante. Fait assez rare, pas moins de six candidats ont engagé un recours, estimant avoir été retoqué par la section économie du Conseil national des Universités, contrôlée par l’économie dominante, parce qu’ils pensent « mal ». Et comment ne pas rappeler la violence du brûlot antidémocratique sur le négationnisme économique appelant à «  se débarrasser » des économistes et des journalistes qui ne pensent pas bien.

Les derniers éléments proviennent directement du gouvernement Macron. La commission désignée pour revoir les programmes d’enseignement de l’économie au lycée est déséquilibrée en faveur de la théorie dominante  et le ministre Jean-Michel Blanquer lui a expressément demandé de renforcer l’approche technique de la microéconomie au détriment des grands sujets macroéconomiques (inégalités, chômage…).

Quelles explications ?

Comment peut-on expliquer cette situation ? Paul Romer s’appuie sur une analyse sociologique. Les économistes dominants fonctionnent comme un groupe fermé, « monolithique », « avec un sens de l’identification au groupe digne de la foi religieuse », « trop sûrs d’eux-mêmes », avec « un fort sens des frontières entre le groupe et les autres » et « un mépris et un désintérêt pour les idées, les opinions et les travaux des experts qui ne font pas partie du groupe ». Le livre sur le négationnisme économique en a été malheureusement l’illustration en France. Ce comportement sclérose les idées et soude sociologiquement le groupe dans le rejet des autres qui sont exclus des postes, des budgets, de la reconnaissance...

Les deux chercheurs Jean-François Ponsot et Michel Rocca apportent une autre explication. Un changement de paradigme prend du temps. Paradoxalement, Keynes a eu plus de mal à publier ses articles dans la presse dans les années 1930 que dans les années 1920. Les deux auteurs soulignent la montée en puissance dans cette décennie des clubs et groupes de réflexions patronaux cherchant à éviter tout renouvellement de la pensée.

Celui-ci finira par arriver mais il prendra beaucoup de temps, à partir de trois dynamiques qui s’entrecroisent. Une remise en cause laborieuse de la pensée standard loin d’être détruite par ses erreurs. La difficile émergence d’éléments hétérodoxes, car bâtir les éléments d’une alternative nécessite là aussi du temps. La mise en œuvre de politiques économiques innovantes y pousse et de ce point de vue les banques centrales et leur quantitative easing ont contribué à jouer ce rôle.

Des évolutions de la réflexion économique, il y en a eu quelques-unes. Dans un passionnant numéro, la Revue de l’OFCE montre que la crise n’a pas été complètement sans effet sur les idées. Xavier Ragot, le président de l’OFCE, note qu’avec les questionnements sur la stagnation séculaire, les inégalités, les questions environnementales (encore insuffisamment traitées) et financières, la réflexion en temps long semble reprendre ses droits. La crise semble avoir aussi fait comprendre aux économistes qu’il fallait réfléchir à l’instabilité des économies de marché ce qui a ouvert un débat sur la qualité des outils théoriques et techniques qu’ils utilisent. Olivier Blanchard, par exemple, souligne l’insuffisance des techniques de modélisation ou la croyance erronée selon laquelle les politiques d’austérité ont peu d’effet sur la croissance.

Mais que le mouvement est lent. Espérons pour la démocratie qu’entre temps, lycéens et étudiants n’auront pas été découragés d’étudier l’économie et que le pluralisme des idées aura survécu.

 

 

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